L’histoire d’un hôtel unique : de Mozart à Karl Lagerfeld

Lieu de pouvoir, de créativité et de rencontres, le Schloss Leopoldskron à Salzbourg a traversé les siècles sans rien perdre de son aura. Sur place, nous avons rencontré,  son directeur général, Daniel Szelényi, pour évoquer l’histoire et l’esprit vivant de ce palais.

Entretien réalisé par Alice Ruiz.

Pouvez-vous résumer l’histoire et le rôle du Schloss Leopoldskron ?

Je ne pense pas qu’il existe un autre bâtiment à Salzbourg qui ait été aussi important au fil des siècles que le Schloss Leopoldskron.
Construit au XVIIIᵉ siècle comme résidence d’un archevêque, il a accueilli Mozart, qui y jouait du piano, ainsi que l’empereur d’Autriche, qui y a dansé dans la salle de marbre pour célébrer ses fiançailles. Plus tard, le palais est devenu la demeure du célèbre metteur en scène Max Reinhardt pendant plus de vingt ans. C’est ici qu’il a fondé le Festival de Salzbourg. Aujourd’hui, Leopoldskron est à la fois un hôtel de renommée internationale et le siège de Salzburg Global, une organisation internationale à but non lucratif dédiée au dialogue mondial et au leadership. Malgré ces transformations, son rôle est resté remarquablement constant : il a toujours été un lieu de rencontre, où des personnes d’horizons différents se réunissent pour échanger des idées.

Comment le défilé Métiers d’Art de CHANEL a-t-il été organisé ici, et quel est le lien avec Karl Lagerfeld ?
Le défilé Métiers d’Art a lieu une fois par an et célèbre le savoir-faire exceptionnel de la Maison Chanel. Chaque édition s’inspire de la vie de Gabrielle Chanel.
Dans les années 1920, elle s’est rendue à Salzbourg et a séjourné au Schloss Mittersill, invitée par le baron Panz. Selon l’histoire, elle aurait remarqué la veste distinctive portée par un employé d’ascenseur — une image qui inspira plus tard l’emblématique petite veste noire Chanel. Il existe donc un lien très réel entre Gabrielle Chanel et Salzbourg.
Lorsque l’équipe Chanel a visité le Schloss Leopoldskron, tout s’est fait très naturellement. Je me souviens qu’on m’a dit qu’une maison de mode souhaitait organiser un défilé ici, sans que nous réalisions pleinement ce que cela impliquait.
Chaque demande recevait la même réponse :
« Est-ce que nous pouvons faire cela ? »
« Oui, bien sûr. Aucun problème. »
Ce n’est qu’après les réunions que nous nous sommes regardés en nous disant :
« Bon… comment allons-nous faire tout cela ? »
Mais cela a fonctionné. Et travailler avec Karl Lagerfeld reste l’un des trois moments déterminants de ma carrière dans l’hôtellerie.

Les rideaux de la salle de marbre sont désormais iconiques. Comment ont-ils été installés ?
Lorsque je suis arrivé en 2013, il n’y avait pas de rideaux dans la salle de marbre. Malgré la richesse baroque de la pièce, elle était totalement nue de ce point de vue.
L’idée est venue entièrement de l’équipe Chanel. Nous n’avons eu aucune influence sur le design et, franchement, qui suis-je pour dire à Karl Lagerfeld quels rideaux créer ?
Ils ont eu carte blanche. Tout a été conçu pour s’harmoniser avec l’atmosphère baroque du lieu. Les rideaux ont été installés exclusivement pour le défilé Métiers d’Art et devaient être temporaires.
Douze ans plus tard, ils sont toujours là.

Quel rôle ont-ils joué dans la scénographie, et qu’en est-il de leur fabrication ?
Je ne connais pas les techniques textiles exactes, mais visuellement, les rideaux pourraient facilement dater de deux cents ans. Ce sont des tissus modernes, mais Chanel ne considère jamais rien comme temporaire. La qualité était pensée pour durer.
Karl Lagerfeld a transformé le palais d’un lieu du XXIᵉ siècle en un espace qui semblait résolument du XIXᵉ siècle. Les éléments modernes ont été soigneusement dissimulés : les détecteurs de fumée camouflés, les panneaux de sortie retirés, et les bougies LED trempées à la main dans de la cire.
Chaque détail a été exécuté avec une précision remarquable.

Que souhaitez-vous que les visiteurs retiennent aujourd’hui de la salle de marbre ?
Idéalement, les rideaux devraient donner l’impression d’avoir toujours été là, tout comme la bibliothèque conçue par Max Reinhardt dans les années 1920 pour paraître intemporelle.
Dans la salle de marbre, il y a déjà tant de choses à observer : les stucs, les peintures, les balcons, la hauteur, la vue. Les rideaux se fondent simplement dans cette richesse.
Et puis, lorsque les visiteurs apprennent qu’ils ont été dessinés par Karl Lagerfeld pour Chanel — et qu’il s’agit peut-être du seul palais en Autriche à posséder un tel détail — cela devient une histoire qu’ils n’oublient pas.

Car le Schloss Leopoldskron n’est pas un musée. On y vit, on s’y installe, on y prend le petit-déjeuner. Boire un café sous des rideaux pensés comme une œuvre de savoir-faire textile transforme un instant ordinaire en expérience mémorable.

Sur la terrasse face aux montagnes,  on toujours ressent cette  énergie unique qui transcende le temps.

 

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