Sara Flores : le textile comme langage du monde
En mai 2026, à l’occasion de la 61ᵉ Biennale de Venise, Sara Flores marquera l’histoire en devenant la première artiste indigène du Pérou à investir le Pavillon du Pérou. Avec le projet From Other Worlds, son travail textile sera présenté au cœur de la scène artistique internationale comme un espace de transmission, de mémoire et de résistance.
Le textile comme support de connaissance
Chez Sara Flores, le textile n’est jamais un simple médium. Il est une surface de savoir, un espace où se déposent des visions, des récits et des relations invisibles. L’artiste travaille sur des tissus teints à partir de pigments naturels — plantes, écorces, terres — selon des procédés issus de la tradition Shipibo-Konibo. Cette matière préparée devient ensuite le support des kené, motifs géométriques complexes qui structurent l’ensemble de son œuvre.
Dans la culture Shipibo-Konibo, les kené constituent un système graphique de connaissance. Chaque ligne, chaque entrelacement renvoie à une énergie, à un chant, à une cartographie spirituelle du territoire et du corps. Les textiles de Sara Flores agissent ainsi comme des membranes entre les mondes — visibles et invisibles — où s’articulent nature, mémoire et cosmologie amazonienne.
Ce que disent les lignes
Les kené ne fonctionnent pas comme un alphabet à déchiffrer motif par motif. Leur sens est relationnel et vivant. On peut néanmoins en saisir plusieurs dimensions fondamentales :
Les chemins
Les lignes continues et entrelacées évoquent des routes invisibles :
circulations de l’énergie vitale, parcours des esprits, liens entre les mondes visibles et invisibles.
L’équilibre
La répétition et la symétrie traduisent une recherche d’harmonie entre les forces du monde — nature, corps, cosmos. Le motif agit comme une structure qui maintient l’équilibre du vivant.
La mémoire
Chaque kené est une trace de transmission. Il porte l’histoire d’un peuple, d’un territoire, d’un savoir transmis de génération en génération, notamment par les femmes.
D’un autre monde
Pour la Biennale de Venise, From Other Worlds proposera une immersion dans cet univers textile, où les œuvres dialoguent avec l’architecture et l’espace. Le projet curatorial, conçu par Issela Ccoyllo et Matteo Norzi, met en lumière la manière dont ces pratiques textiles ancestrales s’inscrivent pleinement dans les débats contemporains sur l’art, tout en refusant toute folklorisation.
Le fil comme avenir
En plaçant le textile au centre de sa pratique, Sara Flores rappelle que créer, c’est aussi tisser : relier les générations, les mondes et les temporalités. À la Biennale de Venise, ses œuvres affirment que les savoirs indigènes ne relèvent pas du passé, mais qu’ils constituent des ressources essentielles pour penser l’avenir — écologique, culturel et spirituel.
Avec From Other Worlds, le fil tendu par Sara Flores relie l’Amazonie à Venise, et inscrit le textile indigène comme un langage majeur de l’art du XXIᵉ siècle.